La Chouette

La Chouette  ·  Chouette alors !

Chouette alors !

Le stoïcisme expliqué à mon chat

Il ne dépend pas de nous que la gamelle soit pleine ; il dépend de nous d'y consentir avec grandeur d'âme. Épictète relu par un félin d'appartement — qui, on va le voir, n'en pense pas moins, et nous donne quelques leçons au passage.

Chouette alors ! · Récréation philosophique · 6 min de lecture


Mon chat s'appelle Marc Aurèle. Ce n'est pas une coquetterie d'intellectuel : c'est un diagnostic. Car à l'observer vivre, jour après jour, sur le rebord de la fenêtre ou en boule sur le radiateur, j'ai fini par comprendre que cet animal appliquait, sans l'avoir lu, l'intégralité du Manuel d'Épictète. Mieux : qu'il l'appliquait avec une rigueur dont aucun humain n'est capable, moi le premier. Il m'a donc paru juste de lui rendre la politesse et de lui expliquer la doctrine dont il est, à son insu, le plus parfait praticien. Il m'a écouté avec cette attention souveraine qu'il réserve d'ordinaire aux sacs en papier. J'ai pris cela pour un assentiment.

La dichotomie du contrôle, ou la sagesse de la porte fermée

Le stoïcisme tient tout entier, nous dit Épictète, dans une seule distinction, qu'il place en tête de son Manuel comme on pose la première pierre : il y a les choses qui dépendent de nous, et celles qui n'en dépendent pas. Dépendent de nous nos jugements, nos désirs, nos actions — bref, ce qui se passe à l'intérieur. N'en dépendent pas le corps, la fortune, la réputation, l'opinion des autres, et le cours des événements — bref, tout le dehors. La sagesse consiste à consacrer toute son énergie au premier domaine, et à accueillir le second avec une sereine indifférence.

J'ai exposé ce principe à Marc Aurèle. Il m'a regardé comme si j'enfonçais une porte ouverte — ce qui, de son point de vue, était exactement le cas. Car cet animal a compris depuis toujours qu'il ne dépend pas de lui que la porte du placard soit ouverte. Il gratte, certes — c'est son action à lui, son domaine propre, et il l'accomplit avec application. Mais une fois qu'il a gratté, il ne s'effondre pas en récriminations si la porte reste close. Il se détourne, s'assoit, et contemple l'horizon avec une dignité de sénateur romain. Il a fait ce qui dépendait de lui ; le reste ne le regarde plus. Combien d'hommes, devant une porte fermée — un refus, un échec, une injustice —, savent se détourner avec cette grâce, au lieu de gratter rageusement jusqu'au sang ?

La gamelle à demi pleine

Vient la grande affaire, celle du désir. Épictète est impitoyable : la source de tout trouble, c'est de vouloir que les choses soient autrement qu'elles ne sont. « Ne demande pas que les événements arrivent comme tu le veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et ta vie sera heureuse. » Phrase monstrueuse pour nos oreilles modernes, biberonnées au développement personnel et au « tu peux tout accomplir si tu y crois ». Le stoïcien dit l'inverse : tu ne peux presque rien, alors cesse de t'épuiser à vouloir, et apprends plutôt à consentir.

Marc Aurèle, ici encore, me donne une leçon d'humilité. Quand la gamelle est à moitié pleine de ces croquettes diététiques qu'il méprise ouvertement, il ne sombre pas dans le ressentiment. Il mange ce qu'il y a. Non qu'il approuve — un bref regard, à la fois las et éloquent, m'informe chaque matin de son désaccord de principe sur la question des croquettes. Mais ce désaccord ne dégénère jamais en souffrance. Il distingue, en vrai stoïcien, ce qu'il peut changer (rien, le vétérinaire a tranché) de ce qu'il peut vouloir (manger, ou jeûner par protestation — il choisit de manger, car le stoïcisme n'est pas le suicide). Il consent à la gamelle comme Épictète consentait à son esclavage et à sa jambe infirme. Il y a dans cette acceptation une liberté supérieure : celle de n'être plus la marionnette de ses frustrations.

L'art de n'être pas troublé par les hommes

« Ce qui trouble les hommes, enseigne encore Épictète, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses. » L'aspirateur n'est pas terrifiant en soi ; c'est le jugement « cet objet est une menace mortelle » qui transforme un appareil ménager en apocalypse. Sur ce point précis, je dois l'avouer, Marc Aurèle n'a pas encore atteint la pleine sagesse — l'aspirateur reste, dans son système de valeurs, un ennemi existentiel, et il fuit sous le lit avec une absence de dignité qui déshonore son nom. Nul n'est stoïcien tous les jours, pas même un chat. Épictète lui-même le concédait : la sagesse est un chemin, non un état.

Mais sur le reste, quelle maîtrise. L'indifférence qu'il oppose aux visiteurs qui s'extasient (« qu'il est mignon ! ») est un chef-d'œuvre d'ataraxie — cette absence de trouble que les stoïciens posaient comme but suprême. La flatterie ne l'atteint pas ; le dédain non plus. Il ne vit pas, comme nous, suspendu au regard d'autrui, quêtant l'approbation, blessé par la critique. L'opinion des autres appartient au domaine de ce qui ne dépend pas de lui, et il l'a rangée là une fois pour toutes, avec une fermeté que n'atteindra jamais aucun utilisateur de réseaux sociaux. Un chat ne demande pas de « likes ». Il est, en cela, plus avancé que l'humanité connectée tout entière.

La méditation du soir

Marc Aurèle — l'empereur, cette fois — tenait chaque soir le journal de ses pensées, cet examen de conscience que nous lisons sous le titre des Pensées pour moi-même. Il s'y rappelait sa petitesse dans l'immensité, la brièveté de la vie, la vanité des honneurs, et la nécessité d'agir avec justice sans rien attendre en retour. Exercice spirituel par excellence : se redire chaque jour ce qu'on sait et qu'on oublie toujours.

Mon chat, lui, médite autrement. Vers le soir, il s'installe face à la fenêtre et contemple la nuit qui tombe pendant de longues minutes, parfaitement immobile, les yeux mi-clos. Je ne sais pas ce qu'il médite. Peut-être rien — peut-être la pleine conscience des maîtres zen, cet art d'être tout entier dans l'instant, que le stoïcisme rejoint par bien des côtés. Peut-être la fuite du temps, la vanité des croquettes, l'éternel retour de l'aube. Ou peut-être guette-t-il simplement un pigeon. Les deux hypothèses, après tout, ne s'excluent pas : le sage aussi guette ses pigeons, mais sans s'affliger quand ils s'envolent.

Coda : ce que le chat sait et que nous avons désappris

Il serait facile de s'arrêter à la plaisanterie. Mais il y a, dans cette fable féline, une vérité qui pique, et je ne serais pas fidèle à l'esprit de cette revue si je ne la retournais pas contre nous.

Le chat n'est pas stoïcien par sagesse : il l'est par nature, parce qu'il ne dispose pas de cette faculté qui fait à la fois notre grandeur et notre malheur — l'imagination du possible. Il ne souffre pas de la porte fermée parce qu'il n'imagine pas longuement toutes les merveilles qui se cachent derrière. Il ne rumine pas l'injustice de la gamelle parce qu'il ne se raconte pas l'histoire d'un monde où il mangerait mieux. Sa paix est celle de l'animal, qui vit dans le présent faute de pouvoir en sortir. La nôtre, si nous l'atteignons un jour, sera d'une tout autre nature : non pas l'incapacité d'imaginer le possible, mais le choix délibéré de ne pas s'en rendre esclave. Le chat est tranquille parce qu'il ne peut pas faire autrement ; le sage, lui, le devient alors qu'il pourrait faire autrement. C'est infiniment plus difficile, et c'est pour cela que nous admirons la sérénité du chat sans jamais l'égaler.

Épictète n'a jamais dit qu'il fallait vivre comme une bête. Il a dit qu'il fallait conquérir, par la raison, la paix que la bête possède par défaut. Le stoïcisme n'est pas un retour à l'animalité tranquille : c'est son dépassement conscient. Mon chat, qui ronronne à présent sur le clavier et sabote cette dernière phrase, ne le comprendra jamais. C'est bien pour cela que c'est moi qui écris l'article, et lui qui dort.

Encore un avantage qu'il me concède sans le savoir. Je m'en contenterai — avec, j'espère, un soupçon de la grandeur d'âme qu'il m'a enseignée.


Pour aller plus loin, et plus sérieusement : Épictète, « Manuel » (le texte le plus bref et le plus tranchant du stoïcisme, lisible en une heure) ; Marc Aurèle, « Pensées pour moi-même » ; Pierre Hadot, « La Citadelle intérieure » et « Qu'est-ce que la philosophie antique ? », pour l'idée des exercices spirituels. Et un chat, de préférence hautain, pour la pratique.

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