La Chouette · Les Modernes
Les ModernesGiordano Bruno, l'infini et le bûcher
Des mondes innombrables, un univers sans centre ni bord : ce que le Nolain a vu avant tout le monde — et ce que cela lui a coûté. Mais attention au mythe : Bruno ne fut pas brûlé pour avoir eu raison en astronomie. Son procès est plus trouble, et plus intéressant, que la légende du martyr de la science.
Les Modernes · Essai · 15 min de lecture
Il y a, au Campo de' Fiori, à Rome, une statue sombre et encapuchonnée qui regarde vers le Vatican. Elle fut érigée en 1889 par des anticléricaux triomphants, sur le lieu même où, le 17 février 1600, Giordano Bruno fut brûlé vif, la langue entravée pour qu'il ne pût haranguer la foule. Sous la statue, une inscription le dédie au penseur « que le feu anticipa le siècle ». Le martyr de la libre pensée, le héros de la science contre l'obscurantisme : la légende était coulée dans le bronze.
Elle est en grande partie fausse. Non que Bruno n'ait pas été un esprit immense, ni qu'il ne soit mort atrocement pour ses idées — les deux sont vrais. Mais la fable du savant brûlé pour avoir soutenu que la Terre tourne, ou que les étoiles sont des soleils, ne résiste pas à l'examen du dossier. Bruno n'était pas Galilée, et son procès ne fut pas celui de l'astronomie. Pour lui rendre justice — justice d'historien, qui vaut mieux que l'hommage d'une statue —, il faut d'abord démonter le mythe, puis mesurer ce que fut réellement sa vision. Elle n'en sort pas diminuée. Elle en sort plus étrange, et plus vertigineuse.
I. L'intuition qui dépasse Copernic
Commençons par ce que Bruno a vu, car c'est là qu'est sa grandeur, et elle est réelle.
En 1543, Copernic avait déplacé le centre du monde : non plus la Terre, mais le Soleil. Révolution immense, mais timide à bien des égards — Copernic gardait un univers fini, clos par la sphère des étoiles fixes, un cosmos simplement réorganisé autour d'un nouveau foyer. Le monde restait une grande horloge sphérique, avec un dedans et un dehors, un centre et un bord.
Bruno fait sauter les parois. Dans L'Infini, l'univers et les mondes (1584), publié à Londres en italien, il affirme une chose que personne n'avait osé penser jusqu'au bout : l'univers est infini. Non pas très grand — infini. Il n'a pas de centre, parce qu'un infini n'a de centre nulle part et partout. Les étoiles ne sont pas des points lumineux fichés sur une voûte : ce sont des soleils, innombrables, chacun entouré de ses propres planètes, et sur ces planètes, pourquoi pas, d'autres vivants. Le Soleil lui-même n'est qu'une étoile parmi une infinité d'autres, sans privilège. La Terre n'est plus le centre ; mais le Soleil non plus ; il n'y a plus de centre du tout.
Mesurons l'audace, car elle est proprement sidérante pour 1584. Là où Copernic déplaçait le trône, Bruno abolit le palais. Il ne met pas un nouveau centre à la place de l'ancien : il supprime l'idée même de centre. Et il tire les conséquences que même les coperniciens reculaient à envisager — la pluralité des mondes habités, l'homogénéité de la matière céleste et terrestre (le ciel n'est pas fait d'une cinquième essence incorruptible, il est de la même étoffe que la Terre), l'absence de toute frontière extérieure au monde. Trois siècles avant que l'astronomie ne le confirme par ses instruments, un moine italien l'affirmait par la seule force d'une intuition métaphysique. C'est à couper le souffle.
II. Mais pourquoi « métaphysique » et non « science » ?
Et c'est ici qu'il faut ralentir, car une question dérangeante surgit : comment Bruno savait-il ? La réponse est le cœur du malentendu, et elle oblige à lui retirer le costume de savant qu'on lui a taillé après coup.
Bruno n'avait pas de preuve. Pas de télescope — il mourut neuf ans avant que Galilée ne braque le sien sur le ciel. Pas de calcul, pas d'observation nouvelle, pas de mesure. Son infini n'est pas une conclusion tirée de données : c'est une déduction tirée de Dieu. Son raisonnement est théologique avant d'être astronomique. Dieu, soutient-il, est infini en puissance ; or une cause infiniment puissante ne peut produire qu'un effet à sa mesure ; il serait indigne de Dieu, et contradictoire, qu'une puissance infinie n'accouche que d'un monde fini et chiche. Donc l'univers doit être infini, et peuplé de mondes sans nombre, pour refléter l'infinité de son créateur. L'argument est magnifique, mais remarquez sa nature : il ne part pas du ciel pour remonter à Dieu, il part de Dieu pour redescendre au ciel. C'est de la métaphysique déductive, non de la physique.
Cela ne diminue pas Bruno — mais cela le situe. Il appartient moins à la lignée qui va de Copernic à Galilée et Newton (celle de la science mesurante) qu'à une autre, plus ancienne et plus trouble : celle de la philosophie de la nature de la Renaissance, nourrie de néoplatonisme, d'hermétisme, de magie savante. L'historienne Frances Yates a montré, dans un livre qui a fait date, combien Bruno était pénétré de la tradition dite « hermétique » — ces textes attribués à un mythique Hermès Trismégiste, tenus alors pour une sagesse égyptienne immémoriale, et qui faisaient du Soleil un dieu visible, du cosmos un grand vivant animé, de l'homme un mage capable d'agir sur les astres. Pour Bruno, l'héliocentrisme n'était pas d'abord une hypothèse astronomique : c'était la redécouverte d'une religion solaire, la vérité d'une Égypte perdue que le christianisme aurait recouverte. Son Soleil central est autant un objet de culte qu'un corps céleste.
Voilà qui complique furieusement l'image du précurseur rationaliste. Bruno a eu raison — l'univers est immense, les étoiles sont des soleils, il y a bien d'autres mondes — mais il a eu raison pour des motifs que la science récuserait : par mysticisme, par théologie, par magie, non par méthode. Il a deviné juste en regardant dans la mauvaise direction. L'histoire des idées est pleine de ces ironies : le vrai, parfois, arrive déguisé, et par la porte de service.
III. Le vrai dossier du procès
Reste la mort, et c'est sur elle que le mythe a le plus menti. On a dit : brûlé pour avoir soutenu Copernic, martyr de l'astronomie, victime de l'Église ennemie de la science. Le dossier dit autre chose.
Les actes du procès romain ont été en partie perdus, puis partiellement retrouvés, et ce qu'on en connaît dessine un tableau bien plus théologique qu'astronomique. Bruno fut arrêté par l'Inquisition vénitienne en 1592, dénoncé par un patricien qui l'avait engagé pour lui enseigner l'art de la mémoire, puis transféré à Rome, où il croupit huit ans en prison avant le bûcher. Les chefs d'accusation qui ont filtré ne portent pas principalement sur la pluralité des mondes — bien qu'elle figure au dossier, et qu'elle ait gêné. Ils portent sur le cœur même du dogme chrétien.
Car Bruno, il faut le dire nettement, n'était pas un gentil savant persécuté pour une hypothèse cosmologique : c'était un hérétique au sens le plus plein et le plus assumé. Ancien dominicain défroqué, il niait la divinité du Christ, qu'il tenait pour un mage habile et non pour Dieu. Il rejetait la Trinité. Il doutait de la virginité de Marie, de la transsubstantiation, de la damnation éternelle. Il professait une forme de panthéisme — Dieu et la nature ne font qu'un, Deus sive natura avant Spinoza — qui dissolvait le Dieu personnel et créateur du christianisme dans une âme du monde immanente. Il flirtait avec la métempsycose, la transmigration des âmes. Pour l'Église de la Contre-Réforme, chacun de ces points, isolément, menait au bûcher ; Bruno les cumulait tous, et refusait obstinément de se rétracter.
C'est ce refus, autant que les thèses, qui le tua. On lui offrit, selon l'usage, l'abjuration — reconnaître ses erreurs et sauver sa vie. Galilée, trente-trois ans plus tard, choisira cette voie et murmurera sa rétractation. Bruno, non. Au moment de la sentence, il aurait lancé à ses juges cette phrase terrible : vous prononcez contre moi cette sentence avec plus de crainte que je ne la reçois. Il mourut par entêtement autant que par conviction — ou plutôt, chez lui, l'entêtement était la conviction. Il tenait son dire-vrai pour plus précieux que sa peau.
IV. Ce pour quoi il est vraiment mort
Alors, de quoi Bruno est-il le martyr, si ce n'est de la science ? La question mérite une réponse précise, car de la réponse dépend le sens qu'on donne à sa mort.
Il n'est pas le martyr de l'astronomie moderne — ce serait un contresens, car il n'en pratiquait pas la méthode. Il n'est pas davantage le martyr d'une vérité démontrée contre une erreur obscurantiste, puisque ses raisons étaient aussi métaphysiques et magiques que celles de ses juges étaient théologiques : deux visions du monde s'affrontaient, non la raison contre la foi, mais une foi hétérodoxe contre une foi orthodoxe.
Il est le martyr de quelque chose de plus fondamental, et de plus durable : le droit de penser jusqu'au bout, et de ne pas se renier. Ce que l'Église ne pouvait tolérer, ce n'était pas tant telle thèse que l'existence même d'un homme qui revendiquait de soumettre tous les dogmes à son propre jugement, et de n'en accepter aucun sur la seule autorité. Bruno meurt pour avoir affirmé, par sa vie entière et par son silence final, que la conscience individuelle ne doit de compte qu'à elle-même et à ce qu'elle tient pour vrai. C'est en ce sens — et en ce sens seulement, mais il est immense — que la statue du Campo de' Fiori ne ment pas tout à fait. Bruno est un héros de la liberté de penser, non parce qu'il aurait eu scientifiquement raison, mais parce qu'il a refusé de laisser quiconque penser à sa place.
Et il y a une grandeur supplémentaire, plus discrète, que la légende scientiste a paradoxalement masquée. Le vrai vertige de Bruno n'est pas astronomique, il est existentiel. Faire de l'univers un infini sans centre, c'était déloger l'homme de sa place privilégiée au cœur de la création, bien plus radicalement que Copernic. Dans un cosmos infini et homogène, peuplé de mondes innombrables, l'humanité n'est plus le but ni le sommet de rien : une espèce parmi d'autres possibles, sur un grain parmi des milliards, sous un soleil quelconque. Pascal, un demi-siècle plus tard, tremblera devant le silence éternel de ces espaces infinis. Bruno, lui, ne tremble pas — il exulte. Là où Pascal voit l'angoisse de l'homme perdu, Bruno voit l'ivresse de l'esprit enfin libéré des parois. Même infini, deux tempéraments opposés : l'un s'y sent orphelin, l'autre s'y sent chez lui.
Coda : le feu et le ciel
Le 17 février 1600, année sainte, pèlerins affluant à Rome, on mena Giordano Bruno nu au Campo de' Fiori, un mors de fer dans la bouche. Il détourna, dit-on, la tête du crucifix qu'on lui présentait. Le feu fit le reste, et l'on jeta ses cendres dans le Tibre, afin qu'il n'en restât rien — ni corps, ni tombe, ni relique. L'Église voulait l'effacer ; elle lui a donné, sans le vouloir, l'infini pour sépulture, lui dont la pensée avait aboli toute frontière.
Trois siècles plus tard, les astronomes confirmaient l'essentiel : d'autres soleils, d'autres mondes, un univers d'une immensité qui dépasse ce que Bruno lui-même pouvait concevoir. On a voulu en faire le prophète de cette science qui lui donnait raison. Mais Bruno n'était pas un prophète de la science ; il était un prophète tout court, un visionnaire au sens fort, qui voyait l'infini par les yeux de l'âme là où nous le mesurons par ceux des télescopes. Qu'il ait eu raison est presque un accident. Ce qui ne l'est pas, c'est qu'il ait préféré brûler plutôt que de renier ce qu'il avait vu. La chouette de Minerve, décidément, prend parfois son envol dans les flammes.
Pour aller plus loin : Giordano Bruno, « De l'infini, de l'univers et des mondes » (1584) et « Le Banquet des cendres » ; Frances Yates, « Giordano Bruno et la tradition hermétique » (1964), qui a renversé l'image du martyr scientifique ; Alexandre Koyré, « Du monde clos à l'univers infini » (1957), pour la révolution cosmologique ; et, sur l'angoisse inverse devant le même infini, Pascal, « Pensées ». Sur le thème du refus de se renier, voir dans nos colonnes « La vérité chez Nietzsche et Foucault » et son analyse du courage du dire-vrai.