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Diogène, premier troll de l'histoire

Il vivait dans une jarre, insultait Alexandre et cherchait un homme en plein jour, lanterne à la main. On en a fait un clochard sublime ou un provocateur gratuit. C'est oublier que derrière chaque pitrerie se cachait un argument — et que le cynisme fut la philosophie la plus sérieuse à force de ne rien prendre au sérieux.

Les Anciens · Essai · 12 min de lecture


Il y a une manière paresseuse d'aimer Diogène, et c'est la plus répandue. On le réduit à une collection d'anecdotes savoureuses : l'homme au tonneau, le dévergondé qui se masturbait sur l'agora, l'insolent qui pria Alexandre le Grand de s'ôter de son soleil. On en rit, on le trouve « gonflé », on passe. C'est en faire un amuseur de l'Antiquité, un excentrique pittoresque — exactement le contresens qu'il faut dissiper. Car si l'on ne retient que les pitreries, on manque l'essentiel : chacune était un argument en acte, une démonstration adressée à des passants qui n'auraient jamais lu un traité. Diogène ne faisait pas le pitre au lieu de philosopher ; il philosophait en faisant le pitre. Et la distinction change tout.

Le mot de « troll », dans mon titre, est évidemment un anachronisme — mais un anachronisme éclairant, à condition de l'entendre correctement. Le troll contemporain, le vrai, n'est pas celui qui insulte : c'est celui qui, par une provocation calculée, force l'autre à révéler ce qu'il préférait cacher — sa bêtise, sa vanité, ses contradictions. En ce sens précis, oui, Diogène fut le premier, et le plus grand. À ceci près — et nous y reviendrons — que le troll moderne trolle pour détruire, tandis que Diogène trollait pour guérir.

I. Qui était cet homme-chien

Posons d'abord les faits, car la légende les a presque engloutis. Diogène de Sinope naît vers 413 avant notre ère, sur les bords de la mer Noire, et meurt à Corinthe vers 323 — la même année qu'Alexandre, dit-on, comme si l'histoire avait voulu les apparier jusqu'au bout. Chassé de sa cité natale à la suite d'une obscure affaire de monnaie falsifiée — son père était changeur, et l'on accusa Diogène d'avoir « altéré la monnaie » —, il fit de cet exil et de cette accusation le principe même de sa philosophie. Car l'oracle, raconte-t-on, lui avait enjoint de « falsifier la monnaie » ; il comprit, ou feignit de comprendre, qu'il s'agissait non des pièces, mais des valeurs en cours — nomisma, la monnaie, et nomos, la coutume, partagent la même racine. Falsifier la monnaie, désormais, ce serait dévaluer les fausses valeurs que la cité tenait pour or pur : la richesse, la réputation, le pouvoir, les convenances.

On l'appelait kynikos — le chien, d'où vient notre mot « cynique ». L'injure, car c'en était une, il la retourna en étendard. Le chien vit sans pudeur, mange n'importe où, s'accouple au vu de tous, ne possède rien, ne flatte personne, et mord qui le menace. Diogène y vit le programme d'une vie selon la nature, débarrassée des conventions dont les hommes s'encombrent et souffrent. Vivre en chien, c'était vivre vrai. La jarre — car c'était un grand vase de terre, un pithos, et non le tonneau de bois des images d'Épinal — tenait lieu de maison : de quoi d'autre un corps a-t-il besoin pour s'abriter ?

II. L'argument sous la farce

Voici le point décisif, celui qui sépare le philosophe du simple provocateur. Prenons les anecdotes une à une, et cherchons sous chacune la thèse qu'elle démontre.

Diogène se promène en plein jour une lanterne allumée. On lui demande ce qu'il cherche. « Un homme », répond-il — sous-entendu : un homme véritable, digne de ce nom, et il n'en trouve pas dans cette foule de pantins asservis à leurs passions. La scène est drôle ; elle est surtout une réfutation ambulante de la prétention d'Athènes à être une cité d'hommes libres. La lanterne en plein soleil dit : vous vous croyez éclairés, et je dois vous chercher à la lampe comme on cherche dans les ténèbres.

Platon définit l'homme comme « un animal bipède sans plumes », et l'Académie applaudit la trouvaille. Diogène plume un coq, le jette dans l'école et lance : « Voici l'homme de Platon. » La farce est énorme ; l'objection est redoutable. Elle montre qu'une définition par le genre et l'espèce, si elle oublie ce qui fait proprement l'humain — la raison, la vertu —, attrape n'importe quel volatile déplumé. Diogène ne dispose pas d'un traité de logique ; il dispose d'un coq, et le coq suffit à faire vaciller la définition. On raconte que Platon dut préciser sa formule. Un point pour le chien.

Il mendie, dit-on, auprès d'une statue. Pourquoi cette absurdité ? « Pour m'entraîner à essuyer des refus. » Entendez : l'ascèse n'est pas que du corps, elle est de l'âme ; il faut s'exercer à la frustration comme l'athlète au gymnase, pour que le refus, le mépris, l'échec perdent leur pouvoir de nous blesser. La bouffonnerie est un exercice spirituel déguisé. Toute la philosophie cynique tient dans cette askêsis — ce mot grec d'entraînement dont nous avons fait « ascèse » —, l'idée que la liberté intérieure se muscle comme un biceps, par la privation volontaire et répétée.

Voyez-vous le motif ? Pas une provocation qui ne porte sa démonstration. Le scandale n'est jamais gratuit : il est pédagogique. Diogène a compris une chose que les professeurs oublient — qu'un argument abstrait glisse sur les esprits, tandis qu'une image choquante s'y plante et ne s'en va plus. Il ne convainc pas : il marque. Au fer rouge de l'ironie.

III. La leçon à Alexandre

Reste la plus célèbre de toutes, et la plus mal comprise. Alexandre, maître du monde connu ou presque, de passage à Corinthe, veut voir le fameux philosophe. Il le trouve allongé au soleil. « Demande-moi ce que tu veux », dit le roi, magnanime. Et Diogène : « Ôte-toi de mon soleil. »

On y voit d'ordinaire un trait d'insolence, le plaisir de rabrouer un puissant. C'est bien peu. La réplique est une thèse politique et morale complète, condensée en cinq mots. Elle dit : l'homme le plus puissant de la terre n'a rien que je désire, et la seule chose qu'il puisse me donner, il me la prend en se tenant là — la lumière du soleil, qui ne s'achète pas, qui est à tous, et qui suffit à mon bonheur. Le roi croit pouvoir tout offrir ; le philosophe lui montre qu'il ne possède rien d'essentiel, et qu'il fait même écran, littéralement, à ce qui compte. La vraie royauté — l'autarcie, le fait de se suffire à soi-même — est du côté du gueux allongé, non du conquérant debout.

Alexandre, dit-on, en resta saisi, et lâcha cette phrase admirable : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. » Qu'elle soit authentique ou forgée importe peu ; elle dit la vérité de la scène. Le plus grand des rois reconnaît qu'il existe une grandeur qu'il n'atteindra jamais, parce qu'elle consiste précisément à ne rien vouloir de ce qu'il peut donner. Le troll a gagné — non en humiliant le roi, mais en lui faisant entrevoir sa propre pauvreté sous sa toute-puissance.

IV. Pourquoi le scandale, et pas le traité ?

Une objection vient naturellement, et il faut l'affronter : tout cela n'est-il pas une esquive ? Insulter, choquer, faire le pitre — n'est-ce pas plus facile que d'argumenter rigoureusement, de construire un système, de répondre aux objections ? Platon écrit des dialogues d'une subtilité inépuisable ; Diogène plume un coq. Le second n'est-il pas le paresseux du premier ?

La réponse cynique est que le traité et le système sont eux-mêmes une fuite — la fuite des intellectuels hors de la vie. À quoi bon la plus belle théorie de la vertu si celui qui l'écrit vit dans le luxe, flatte les tyrans et tremble devant la mort ? Les cyniques reprochaient aux philosophes de salon de faire de la sagesse un discours au lieu d'une pratique. Pour eux, la philosophie n'est pas ce qu'on pense, c'est ce qu'on vit ; elle ne se démontre pas, elle se montre — par le corps, par les actes, par la manière de supporter le froid, la faim, le mépris. Le scandale n'est pas un raccourci pour éviter l'argument : il est l'argument, parce qu'il est la preuve vécue qu'on peut réellement se passer de ce que tout le monde croit indispensable. Diogène nu dans sa jarre réfute mille pages sur le mépris des richesses, qu'un riche aurait pu écrire sans y croire.

C'est là que le cynisme antique prend sa revanche sur son avatar moderne. Car nous appelons aujourd'hui « cynique » celui qui ne croit à rien, qui se sert des valeurs sans y adhérer, qui ricane de tout idéal pour mieux poursuivre son intérêt. Renversement complet : le cynique moderne est un conformiste désabusé, qui joue le jeu social tout en le méprisant. Le cynique antique était l'exact inverse — un homme qui croyait si farouchement à la vertu et à la nature qu'il refusait d'en rien céder aux conventions, fût-ce au prix du ridicule et de la misère. L'un méprise les valeurs pour mieux obéir au monde ; l'autre méprise le monde par fidélité aux valeurs. Entre les deux, toute la distance qui sépare le lâche du héros.

V. Ce que le troll moderne a perdu

Revenons, pour finir, à notre anachronisme, et payons-le honnêtement, car il a une limite, et cette limite est instructive.

Le troll d'aujourd'hui partage avec Diogène la technique : la provocation calculée, l'art de pousser l'autre dans ses retranchements, le goût du scandale révélateur. Mais il a perdu ce qui faisait de Diogène un philosophe et non une nuisance — la fin. Diogène trollait au nom de quelque chose : une certaine idée de l'homme libre, autosuffisant, vivant selon la nature. Sa provocation était au service d'une conversion ; il voulait réveiller, non détruire. Chaque coup visait à décaper une illusion pour laisser apparaître une vie plus vraie. Le troll contemporain, lui, trolle le plus souvent pour le plaisir du désordre, pour la jouissance de voir l'autre perdre pied, sans aucune vie meilleure à proposer en échange. Il décape, mais ne reconstruit rien. Il est le nihilisme de la provocation, là où Diogène en était l'idéalisme.

La leçon, du coup, se retourne et nous vise. Diogène nous demande : au nom de quoi ris-tu ? Quand tu te moques, quand tu provoques, quand tu démasques — est-ce pour révéler une vérité et appeler à mieux, ou seulement pour le vertige de démolir ? La provocation n'a de valeur que par ce qu'elle sert. Un scandale sans idée n'est qu'un scandale ; c'est du bruit déguisé en courage.

Coda : la lanterne est toujours allumée

Diogène mourut à Corinthe, très vieux pour l'époque, par des moyens que les sources content de dix façons contradictoires — en retenant son souffle, d'une indigestion de poulpe cru, de la morsure d'un chien, ce qui serait trop beau. On lui éleva, dit-on, une colonne surmontée d'un chien de marbre. Hommage parfait : la cité qui l'avait moqué grava dans la pierre l'animal dont elle avait fait son injure.

Il reste de lui ce geste increvable : un homme qui marche dans la foule, une lampe allumée en plein jour, et qui cherche un être humain digne de ce nom. Le geste n'a pas pris une ride. Dans nos villes éclairées au néon, saturées d'écrans et de discours, la lanterne brûle toujours, et la question qu'elle pose n'a rien perdu de son tranchant : parmi tous ces bipèdes sans plumes affairés, pressés, flattés, asservis à mille désirs dont pas un n'est le leur — combien sont réellement des hommes ? Diogène attend toujours la réponse. Il peut attendre : il s'était entraîné à la patience en mendiant auprès des statues.


Pour aller plus loin : Diogène Laërce, « Vies et doctrines des philosophes illustres », livre VI (notre source principale, à lire avec prudence : l'anecdote y tient lieu de preuve) ; Michel Onfray, « Cynismes » ; Michel Foucault, « Le Courage de la vérité » (1984), qui relit le cynisme comme pratique du dire-vrai — en écho à notre essai « La vérité chez Nietzsche et Foucault », dans nos colonnes.

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